.........Longtemps j'ai detésté Le Havre. Trop de béton, trop de vent, trop de sel. Je suis d'Octeville s/ Mer, à 10 km. Trois mille âmes et un clocher de silex posés sur les falaises de craie et d'herbe verte. Comme la mer où j'allais moissoner les fossiles avec mon père. Animaux pétrifiés par le temps, escargot d'ambre, dents de requin plein les poches. Au Havre, il n'y avait pas de fossiles. Rien que du béton, et la mer était grise. Pas un hasard si on l'avait choisi pour y tourner " le complot", film hommage au curé de Solidarnosk tué par la police secrète de Jaruzelski. Le Havre à peine déguisé en ville polonaise. Je crois qu'ils y avaient juste ajouté de la neige.
.........Un jour j'ai quitté Le Havre. Dans le train, je n'ai pas pleuré. J'ai même ri. Le Havre, Sartre y avait écrit "La nausée", et moi je respirais enfin. Paris, ses mirages, ses folies, ses ennuis, ses minuits. Le Havre? Je n'en parlais pas. Je préférais dire "Normandie".
.........Plus tard, je suis revenu au Havre. Un jour à graver dans le béton. C'était l'été et le ciel était bleu. Manhattan-sur-Mer existe, je l'ai rencontré. Le clocher de Saint Joseph, vigie de pierre post-moderne, avait des airs d'Empire State. In God We Trust. En entrant, en levant les yeux, j'ai cru voir des anges descendre vers moi de sa tour-lanterne, béton et vitraux décomposant la lumière en dix mille éclats éblouissants. Verts, rouges et- bleus. Plus loin, le centre Niemeyer, que j'appelais comme tout le monde "pot de yaourt" offrait ses courbes couleur chaux vive à des skateurs qui semblaient sortis d'un film de Larry Clark. "Wassup rockers?" j'ai crié. Ils ont tourné la tête dans le bruit de roulement à billes de leurs planches véloces. Ai-je vu un sourire? Longeant la gare et ses restes de bordel, je suis allé voir la mer. Depuis la digue, la mer grise était devenue verte, comme à Octeville. Des embruns plein la gueule et des parfums de varech. On avait tout refait. Une vraie promenade avec des planches devant la maison gothique d'Armand Salacrou. C'était beau et vivant. Un Deauville moins cul-serré, avec des vraies familles, et des pétroliers qui glissaient au large comme des squales repus.
.........J'ai repensé à ma noyade, quelques années plus tôt. Quand la promenade n'existait pas, qu'il n'y avait que des cabanes de plage au bois écaillé et du mazout sur les galets. Cette nuit-là, il y avait de la musique rock, de l'alcool, une fille à la peau caramel, et un pétrolier qui s'était accroché dans le port. Après le concert, baignade sauvage. La fille crawlait, et l'eau, noir pétrole, servait de miroir aux étoiles et aux signaux rouges et verts des balises du port. Epuisé j'ai sombré en pensant à Appolinaire et à son histoire de fée dans "Alcools". "Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter/ La voix chante toujours à en râle-mourir/ Ces fées aux cheveux verts qui incantent l'été." Je ne suis pas mort, mais j'ai vu la fée. Havraise, et réconfortante.
.........Quelques années ont passé. Je ne me noie plus dans le pétrole et je marche dans le vent clair. Il fait froid, et je vais remonter la plage jusqu'à Sainte-Adresse. Boire une bière ou deux dans un lieu aérien ouvert sur les flots et le coucher de soleil impressioniste. Sainte-Adresse, adresse sainte pour mes neurones fatigués de Paris que je baigne dans le sel. J'aime Le Havre. Qu'y puis-je si le béton armé désormais me désarme?